Louis  FILLOUX
(1869-1957)

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LIEUTENANT COLONEL D'ARTILLERIE
COMMANDEUR DE LA LEGION D'HONNEUR

Le 7 octobre 1957 décédait à Vincennes le lieutenant-colonel d'Artillerie Louis Filloux.
Éminent Ingénieur militaire connu des artilleurs du monde entier, en particulier par le matériel de 155 mm à grande puissance qui porte son nom, il a élevé très haut le renom des Services techniques de l'Artillerie française.
Aussi notre mémorial doit-il honorer ce grand Artilleur en consacrant quelques pages à sa vie et à ses travaux.

Louis Jean-François FILLOUX est né à Pontlevoy, dans le Loir-et-cher, le 5 mai 1869.
C'est au célèbre collège de sa ville natale, alors en pleine activité qu'il fait toutes ses études jusqu'au grade de bachelier ès lettres et es sciences.
Venu à Paris en 1886 pour préparer dans la " taupe " du Collège Stanislas l'école Polytechnique, il y est reçu en 1888 avec le numéro 26. Promu deux ans plus tard Sous-lieutenant élève à l'école d'Application de l'Artillerie et du Génie à Fontainebleau, puis nommé Lieutenant en 1892 et affecté à Orléans au  30 ème Régiment d'Artillerie, il y demeure jusqu'à sa promotion au grade de Capitaine fin  1899. Le capitaine Filloux est alors nommé adjoint à la Fonderie de Bourges.
Cette affectation marque le tournant de sa vie en orientant son intelligence et son activité vers les multiples problèmes techniques soumis en cette époque d'intense travail militaire à nos établissements constructeurs.         

A vrai dire le Lieutenant FILLOUX avait déjà montré son goût pour ces questions et son aptitude à les traiter : en avril 1894 la Revue d'Artillerie publiait un mémoire intéressant et original dont il était l'auteur, sur " L'étude géométrique du frettage en fil d'acier ", et quelques années plus tard une de ses études " Sur l'emploi des balles allongées dans les obus " recevait un témoignage de satisfaction du ministre.
Mais, bien évidemment, c'est pendant ces années de service à la Fonderie de Bourges que le Capitaine Filloux va développer toutes ses capacités en conduisant de nombreuses études. Elles aboutiront pour la plupart à d'intéressantes améliorations de matériels existants et, à plus longue échéance, aux matériels nouveaux qui illustreront son nom.
On citera d'abord, parce que toutes ses qualités s'y révèlent déjà, une réalisation d'affût pour mitrailleuse Hotchkiss, à propos de laquelle le capitaine Filloux avec son esprit méthodique et son souci du travail bien fait, commence à étudier attentivement tout le mécanisme de la mitrailleuse. La technique de construction d'une arme automatique, nouvelle pour ce jeune artilleur, l'intéresse beaucoup et le conduit à des réflexions qui ont encore leur valeur aujourd'hui. Un seul organe, écrit-il, paraissait fragile : l'extracteur qui se rompait assez souvent. Je mis alors en application un principe cher à Tournier : quand une pièce casse régulièrement au même endroit, il vaut mieux la faire en deux morceaux d'avance. Je séparais donc les fonctions d'extraction et de ressort entre les deux pièces et somme toute cela marchait bien ainsi : L'étude de l'affût conduit son auteur à la conception du tir indirect de la mitrailleuse et aux moyens pratiques de le réaliser. Cette idée, dont la guerre de 1914-1918 montra tout l'intérêt, venait trop tôt et fut   radicalement condamnée, elle n'en montrait pas moins la justesse d'esprit de celui qui l'avait conçue et qui avait donné la possibilité de l'utiliser.
Avec l'étude de la transformation du matériel de 155 de Bange Mle 1881 dit matériel à col de cygne, le Capitaine Filloux aborde les problèmes de résistance des affûts de stabilité des matériels, de conception et de réglage des freins hydrauliques, alors dans toute leur nouveauté.
Il donne déjà là toute la mesure de ses capacités d'inventeur alliées à un sens aigu des limites qu'imposent les possibilités de la mécanique et de la résistance des matériaux. A la suite des modifications heureuses qui font presque de lui un nouveau matériel ce canon de 155 C, notablement amélioré, sera adopté en 1912 et deviendra le 155 C Mle 1881-1912.
 Le capitaine Filloux est enfin chargé d'établir des projets de matériels complets et commence par celui d'un obusier puissant du calibre de 370 mm.
Lorsque, en septembre 1909 est publié un programme définissant un nouveau système d'artillerie pour l'attaque et la défense des places, le projet déjà établi par le Capitaine Filloux répond si bien aux conditions du programme que la construction d'un prototype est immédiatement décidée. En 1914, rappelé des armées, le Chef d'Escadron Filloux terminera la mise au point de l'obusier de 370 qui, construit en série, participera brillamment aux opérations de grosse destruction de la bataille de Verdun.           
Après celle de l'obusier de 370, le Capitaine Filloux entreprend l'étude du matériel de 155 long puissant. Toute la conception de ce matériel révèle le sens pratique et l'esprit scrupuleux de son créateur.
Jamais une solution révolutionnaire, qu'il lui serait bien facile de concevoir, n'est proposée si elle est inutile et ne sert qu'à faire briller son esprit inventif. Lorsqu'un prédécesseur ou un camarade a trouvé un dispositif satisfaisant il l'adopte en rendant toujours hommage à son inventeur même après en avoir amélioré parfois la réalisation. On admire en effet chez lui une remarquable aptitude à apporter des améliorations heureuses, originales et simples à ce qui existe déjà. Par exemple l'affût biflèche déjà étudié et réalisé par Jouhandeau et Deport est amélioré et simplifié par la conception de l'essieu oscillant ; de même, le frein de tir utilise les principes et les détails de réalisation du frein du 75 Mle 1897, mais ses divers éléments sont judicieusement modifiés et articulés pour assurer un bon fonctionnement sur un matériel très puissant.
De  petits détails sont caractéristiques de la tournure d'esprit de celui qui les   imagine; le technicien n'oublie pas qu'il a été officier de troupe et pour lui, un canon n'est pas seulement une belle mécanique mais une arme qui pour être valable, doit être bien servie et bien entretenue . Aussi inscrit-il   sur les carters de pointage de son matériel les maximes qu'un bon canonnier ne doit jamais oublier  "Soyez bons pour vos freins", " Un canon bien tenu en vaut deux ".
Le projet de ce matériel de 155 est adopté et la construction d'un prototype est commencé.. Malheureusement, le Chef d'Escadron Filloux quelque temps après sa promotion à ce grade, en juillet 1912, quitte l'armée pour l'industrie privée et la mise au point du 155 puissant est considérablement ralentie.
Mais les enseignements des premières semaines de combat d'août septembre 1914 conduisent l'Armée française à rechercher d'urgence la création d'une artillerie lourde puissante et à grande portée. Les études du Chef d'Escadron Filloux, déjà prêtes à l'application permettront de lancer en fabrication dans des délais très courts, les matériels qui font défaut à l'Armée française.
 On a déjà cité l'obusier de 370 mm; le canon puisant de 155 qui porte bientôt la désignation célèbre de 155 GPF (Grande puissance Filloux) est mis en fabrication par l'Atelier de Puteaux sous la direction de son créateur.
Celui-ci estimant que les circonstances interdisent au matériel la moindre défaillance renforce sans doute exagérément son affût, mais de cette façon sans aléas. L'Armée française, et bientôt l'Armée américaine, sont équipées de canons   qui donnent d'emblée toute satisfaction à ceux qui savent les utiliser judicieusement.
  Comme tous les matériels nouveaux, le 155 GPF a ses détracteurs qui ne sont d'ailleurs pas tous complètement désintéressés, des critiques sont émises à son   sujet, d'ailleurs aisée à réfuter. Constatons simplement qu'après vingt ans de paix toutes les artilleries qui entrent en campagne en 1940 sont munies de matériels plus ou moins dérivés du 155 GPF et cela seul suffit à prouver la valeur des conceptions de celui qui était devenu, de 9 juillet 1917, le Lieutenant-colonel Filloux.
Suivant l'exemple des grands réalisateurs les critiques ne l'arrêtent pas, mais loin de les négliger il s'appuie sur elles pour améliorer son oeuvre.
Le 155 GPF est estimé trop lourd ? - " C'est exact " explique-t-il en toute simplicité à ceux qui ont le plaisir de s'entretenir avec lui " mais je vais en profiter pour monter sur cet affût une bouche à feu plus puissante qui utilisera au mieux la résistance de l'affût ". Et c'est ainsi que naît le 194 GPF.
Après   la victoire à laquelle on peut dire qu'il a brillamment contribué, le Colonel Filloux reprit ses occupations civiles,  directeur technique des Corderies de la Seine au Havre, la société SCHNEIDER ne tarde pas à lui demander sa collaboration comme Ingénieur Conseil, puis le charge d'assurer la direction de ses usines du Havre. Il continue alors à s'occuper de technique d'artillerie et prodigue aux Jeunes ingénieurs sous ses ordres son expérience et ses conseils toujours bienveillants et non dépourvus d'un certain humour.
Les établissements Schneider lui confient de nombreuses missions à l'étranger où sa réputation, la netteté de ses arguments et   sa simplicité, servent avec distinction les intérêts qu'il représente et qui sont, en définitive ceux de la technique française.
Enfin les résultats de ses réflexions et de sa longue et riche expérience sont rassemblés dans des articles pleins de "substantifique moelle" que publie la Revue d'Artillerie et qui sont bientôt édités en volume. Ces Dialogues sur l'Artillerie Technique, écrits en 1936, ne contiennent pas une seule idée qui n'ait été ultérieurement confirmée par l'expérience des cinq années d'une guerre alors imminente, leur lecture et encore à conseiller et même à recommander à tous ceux qu'intéresse la technique militaire. L'activité intellectuelle du Colonel Filloux n'est en rien diminuée par l'âge comme le montent ses articles sur des sujets divers tels "l'utilisation rationnelle des archives" pour laquelle l'emploi des machines "Cybernétique" modernes ne lui a pas échappé.
  Après avoir en 1939/1940 continué d'apporter son concours aux Etablissements Schneider, il prend définitivement sa retraite en octobre 1940. Mais son intelligence et sa vivacité d'esprit ne peuvent rester inactives. Nous avons eu le plaisir de lire en manuscrit de sa plume, des contes délicieux et même des poèmes. De lui parait en 1943 "pour l'usage privé de l'auteur" un essai d'une synthèse quantique et ondulatoire enfin, Gauthiers-Villars publie en 1947 son ouvrage ;  Théorie électronique des corpuscules et exposé synthétique de ses conséquences.                     En octobre 1957, la mort seule vient mettre un terme à une pensée toujours claire, simple directe, comme le fut sa vie.
 

        Cette notice, forcément succincte ne nous permet pas de détailler une vie si bien remplie ni de mettre l'accent, comme elles le mériteraient, sur les multiples activités d'une intelligence toujours en éveil. Mais nous tenons à souligner en terminant que le Colonel FILLOUX appartient à la lignée de ces savants Ingénieurs militaires français, qu'ils soient marins ou Artilleur de terre, à la fois soldats complets et techniciens émérites qui ont créé, au début de ce siècle, une oeuvre technique dont le monde entier a recueilli et exploité les résultats.
A ce titre, le Comité de rédaction du Mémorial se devait, au moment où disparaît ce grand Artilleur, de rappeler ses éminents travaux, en montrant ainsi tout ce que lui doit l'Artillerie, et, en un mot, la Patrie.

Le Comité de rédaction du Mémorial

 

REALISATION EN ARTILLERIE
DU Lieutenant-colonel LOUIS FILLOUX

- Affût de rempart pour mitrailleuse Hotchkiss.
- Matériel de télépointage pour affûts de côte, en collaboration avec le Chef
  d’Escadron Tournier.
- Transformation et amélioration du 155 C de Bange dit " 155 à col de cygne "
- Mortier de 370 mm,
- 155 GPF et ses variantes.
- 194 GPF.
- Projet de principe des servo-moteurs de pointage.
- Abaque de balistique extérieure pour la solution du problème de tir de plein fouet.

 

BIBLIOGRAPHIE D'OEUVRES DIVERSES DU Lieutenant-colonel LOUIS FILLOUX

- Revue d'Artillerie : Avril 1894. " Étude géométrique du frettage en fils d'acier "
 - Septembre 1908. " Note sur l'intégration mécanique de l'hodographe " (cette
  étude  avait fait l'objet, en juin 1907 d'une communication à  l'Académie des
   Sciences présentée par le Général SEBERT).
- Décembre 1921. " Note sur l'évolution de la guerre ".
- 1937. " Dialogues sur l'artillerie technique " (publiés en volume chez Berger-
  Levrault, 1937).
- Décembre 1937. " Le trésor inconnu des archives " Essai d’une synthèse
  quantique et ondulatoire. Imprimé en 1943 " pour l'usage privé de l'auteur "
- Théorie électronique des corpuscules et exposé synthétique de ses conséquences


 

 

 

Gauthier Villars, 1947.

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